Sur un parc à chêne, on ne demande pas une planche. On demande une épaisseur. C'est le premier mot qui sort, et il oriente tout le reste : dans quelle travée on va chercher, depuis combien de temps la pile est là, et ce qui restera après le rabot. Une même grume donne des planches très différentes selon le réglage du jour.
Les familles d'épaisseur, et d'où viennent ces nombres
Le chêne se range par paliers, et ces paliers reviennent partout : 18, 27, 34, 41, 54, puis les fortes épaisseurs, 65, 80, et au-dessus quand l'atelier en fait.
Ces nombres n'ont l'air de rien. Ils viennent d'anciennes cotes en pouces, reprises de machine en machine, et plus personne ne les recalcule. On réglait la ligne sur ces valeurs parce que les acheteurs les demandaient dans ces valeurs, et l'inverse était vrai aussi.
Un atelier ne scie pas toute la gamme. Il choisit ce qu'il vend et ce qu'il peut se permettre de laisser dormir sous hangar. Beaucoup s'en tiennent à deux ou trois épaisseurs de chêne, et il n'y a rien d'anormal à s'entendre dire que le 65 n'existe pas ici.
Ce que chaque épaisseur devient une fois rabotée
Ce que j'ai vu partir, travée par travée :
- le 18 en petite menuiserie, fonds et côtés de meuble, tablettes courtes, habillages ;
- le 27 en lames de parquet, en tablettes, en portes de placard, en éléments d'aménagement intérieur ;
- le 34 en portes, en bâtis, en pièces de meuble qui portent ;
- le 41 en dessus de meuble, en marches, en plateaux de table de dimension moyenne ;
- le 54 en plans de travail, comptoirs, dessus épais, marches massives ;
- le 65 et le 80 en billots, en pièces de charpente apparente, en piètements taillés dans la masse.
Aucune de ces lignes n'est une consigne. C'est ce qui sortait de la cour, et un menuisier fait ce qu'il veut avec ce qu'il achète.
Chaque ligne suppose le rabot passé. Un 27 brut qui devient une lame de parquet arrive au sol nettement en dessous de 27, et ce qui reste n'est plus tout à fait l'épaisseur qui figurait sur le bon.
L'épaisseur décide du temps sous hangar
Le 27 sèche à l'air en une fraction du temps que demande le 54. Le 80, on l'empilait dans un coin, on le laissait, et on le retrouvait des années plus tard.
Le rapport n'est pas proportionnel. Doubler l'épaisseur allonge le séchage bien plus que du double, parce que l'eau du cœur doit traverser deux fois plus de bois avec moins d'écart pour la pousser. Je ne mets pas de durée là-dessus. Une pile exposée au vent d'ouest et une pile collée contre un mur, à épaisseur égale, ne sont pas prêtes le même hiver.
Ce que je faisais sur une forte épaisseur : recouper vingt ou trente millimètres au bout et mesurer sur la coupe fraîche, au cœur. La face d'un plateau de 65 peut être sèche pendant que le cœur ne l'est pas du tout. L'humidimètre posé sur la face donne un chiffre rassurant qui ne veut rien dire. C'est la lecture au cœur qui compte, et elle demande de sacrifier un bout.
Un séchoir fait le même travail plus vite et va plus bas. Sur du chêne épais, il se conduit lentement, et un séchage mené trop fort laisse des fentes internes qu'on ne voit qu'en tronçonnant. J'ai vu des plateaux ouverts en deux qui montraient un réseau de fentes au milieu, avec des faces impeccables.
Le mince tuile, l'épais fend
Une planche fine et large prend la forme d'une tuile en séchant. Un 18 de chêne pris sur dosse, en bonne largeur, creuse franchement. Sur une pile mal lattée, il prend en plus la forme des vides.
Une forte épaisseur tuile peu. Elle fend. Les gerces partent des bouts, parfois du cœur si le plateau contient la moelle. Le 54 et le 65 sont les épaisseurs où j'ai vu le plus de bois écarté à cause des fentes, jamais à cause du voile.
Entre les deux, le 34 et le 41 bougent des deux façons, modérément.
Ce qui se faisait contre ça : des lattes toutes de la même épaisseur, régulières, alignées à l'aplomb d'une rangée sur l'autre, du poids ou des sangles en tête de pile, et les têtes de planches badigeonnées pour freiner le séchage par les bouts. Une pile de chêne mal montée se paye en planches écartées, et on ne s'en aperçoit qu'à l'ouverture.
La largeur disponible dépend de l'épaisseur
Une forte épaisseur vient du milieu de la grume, là où il y a de la matière. Le milieu contient le cœur, et le cœur amène la moelle, les gerces qui rayonnent, parfois un début de roulure.
Résultat : les plateaux de 54 ou 65 très larges et sains sont rares. On en tire un ou deux par belle grume, et ils partent vite. Les grandes largeurs en 27 ou 34 se trouvent plus facilement, parce qu'elles se prennent de part et d'autre du cœur, sur des tranches qui n'ont pas besoin d'être épaisses pour être larges.
Quand la largeur manque dans l'épaisseur voulue, on fait un panneau : plusieurs lames collées bord à bord, fil dans le même sens ou alterné selon l'atelier. La contrepartie se voit sur la tranche, où les joints se comptent, et en forte épaisseur les lames à coller sont elles-mêmes difficiles à trouver saines. Je ne dis pas quoi choisir, je dis ce que la grume permet.
Le bout d'un fort plateau ment souvent
La dernière chose que je regardais avant de laisser partir un 54 ou un 65 : les deux bouts, à genoux, dans la lumière.
Une gerce visible sur vingt centimètres en surface court souvent plus loin à l'intérieur, en biais, en suivant les rayons. Sur une planche fine, on la lit presque entièrement. Sur une forte épaisseur, on lit la surface et on devine le reste. La seule façon d'en avoir le cœur net, c'est de tronçonner, et personne ne tronçonne un plateau pour voir.
C'est aussi pour ça que l'épaisseur ne se décide pas seule. Elle se décide avec ce qui est sec dans la cour ce jour-là. Un 80 mené trop vite est moins utilisable qu'un 27 qui a passé ses hivers proprement empilé, et aucune épaisseur ne rattrape un séchage manqué.
Patrice Bouhelier
Quarante ans en scierie dans le Haut-Doubs, dont vingt-six à l'affûtage. Il écrit l'atelier tel qu'il tourne.
Ne prescrit aucune essence ni aucun traitement. Ne donne jamais de prix. Sur les normes — classement de résistance, marquage des sciages — il cite le texte et renvoie à l'organisme, il ne l'interprète pas. Il n'est ni ingénieur bois, ni expert forestier, ni technicien de contrôle.
La page de Patrice →Le chêne se demande par l'épaisseur
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1. D'où viennent les paliers d'épaisseur qu'on retrouve partout sur le chêne, 18, 27, 34, 41, 54 ?
Personne ne les recalcule, et comme les acheteurs commandent dans ces valeurs, les lignes restent réglées dessus.
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2. Que vaut la mesure d'un humidimètre posé sur la face d'un plateau de forte épaisseur ?
La lecture qui compte se prend au cœur, sur une coupe fraîche, après avoir sacrifié vingt ou trente millimètres au bout.
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3. Pourquoi les plateaux de 54 ou 65 très larges et sains sont-ils rares ?
Une belle grume en donne un ou deux, quand les grandes largeurs en 27 ou 34 se prennent de part et d'autre du cœur.
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